Préhistoire : Le recit

June 22, 2021


Connaissez-vous la série The Story Of The World ?
 
C'est le titre d'un livre - ou plutôt d'une série de livres - et d'un concept génial

Voici l'esprit de l’œuvre en quelques points :

1. L'auteure Susan Wise Bauer ne se focalise pas sur l'Histoire d'une nation, contrairement à ce qui est enseigné habituellement à l'école. Mais elle entreprend de conter, dans une série de volumes d'une grande précision, l'Histoire du monde aux enfants dès 6 ans.

2. Conter : voilà. Chaque chapitre se focalise sur une période très précise et s'ouvre d'un tableau largement brossé, qui plante le décor. Ensuite, on zoome sur un personnage de fiction - un enfant qui aurait vécu à cette époque et qui décrit son quotidien sur quelques heures. Les textes sont courts, destinés à marquer l'imagination des enfants avec un vocabulaire simple, mais ne cèdent rien à la précision historique.

3. Cette approche explore des chapitres entiers de l'Histoire qui sont généralement laissés pour compte dans les circuits scolaires : la civilisation de Sumer, celle de  Babylone, l'Assyrie ... Voici quelques uns des premiers chapitres du Volume 1 Ancient Times. Avouez que cela met l'eau à la bouche, car enfin : connaissiez-vous la florissante période d'Uruk ? Le grand roi Hammurabi ? La cité d'Assur ? Et bien voilà : moi non plus. 😄

Et quand un pédagogue prétend ouvrir les jeunes esprits, dès le berceau ou presque, à tous les méandres de notre Histoire, forcément, j'applaudis, je dévore ! Et j'apprends plein plein plein de choses au passage.

Mais attendez, je n'ai pas fini de chanter les louanges de Susan Wise Baeur 😊 :
 
4. Son enseignement passe par les mains. Oui, par les mains ! Conjointement à ces volumes d'Histoire(s), elle publie des livres d'activités, qui permettent aux enfants de construire leur savoir en réalisant divers bricolages de reconstitution. Je ne peux pas vous en parler, je ne les ai pas achetés, mais cette démarche devient, pour le coup, archi-complète !!  Je suis en amour ! 😍

L'approche de The Story of the world  me plait tellement que je me suis dit, le jour (déjà lointain) où j'ai acquis le premier volume : génial, je n'ai plus qu'à le traduire !
 
(Haha, trop bien, justement : je ne savais pas quoi faire de mes nuits !  😁 )
 
Il y a quelques jours, je me suis attelée (enfin !) au premier sous-chapitre. Bonheur !!!
 
Mais, oups, j'y ai découvert quelques petites choses très gênantes d'un point de vue historique, qui m'avaient échappées lors de ma première lecture trop rapide. Nos savoirs historiques évoluant presque aussi vite que la lumière, je suis en train de comprendre qu'en fait d'une traduction, c'est une adaptation qu'il faudrait faire de ce texte écrit en 1999, et dont la dernière révision remonte déjà à 5 ans.
 
Non, non, n'insistez pas, moi, la nuit : je dors. Enfin, j'essaie.  Mais puisque je souffre d'insomnie, parfois ... 😅 Je m'y suis collée, et j'y ai pris un plaisir incroyable

En fin d'article, je vous donne le lien vers ma traduction/adaptation de la première partie du premier chapitre (qui en compte deux).  Je remercie chaleureusement l'auteure et la formidable énergie qu'elle me transmet et m'excuse à l'avance des modifications que j'ai apporté à son texte. Car enfin, ce n'est pas la faute de Susan Wise Bauer si nos connaissances historiques s'affinent d'année en année !
 
D'ailleurs, je lance un appel à tous les historiens qui voudront bien corriger mon écrit, car je suis sûre que bien des anachronismes et des contre-sens s'y cachent encore ! Bien sûr ! 
 
Ah, si je pouvais voyager dans le temps. Et bien, je crois que je ferai, tiens. Soyons fou. 😆


Ce que j'ai modifié !

1. The first nomads

C'est le titre de la sous-partie qui nous intéresse aujourd'hui, et c'est un titre qui se défend. Pour moi, j'ai préféré insister sur la spécificité de cette organisation qui fut la nôtre pendant presque trois millions d'années. Des civilisations nomades, il y en a plein. Les sociétés de chasseurs - cueilleurs, par contre, ont disparu en Afrique, en Europe, au Proche-Orient et en Asie avec la Révolution agricole, il y a environ 12 000 ans.
 
Pour le titre, j'ai donc repris le terme "fourrageurs", qui semble être celui adopté par la communauté scientifique aujourd'hui.


2. L'habitat des fourrageurs
 
Sur ce chapitre, la formulation de Susan Wise Baeur m'a dérangée par deux fois :

"Nomads wandered from place to place". 
 
Hum.  
 
To wander = errer, aller sans but. 
 
Nos ancêtres étaient loin de vagabonder au hasard. On sait aujourd'hui que les clans de sapiens allaient et venaient sur un même territoire variant de quelques dizaines à plusieurs centaines de kilomètres carrés, dont elles connaissaient les particularités sur le bout des doigts. Nul doute que les déplacements étaient régis par des lois qui ne devaient rien au hasard, mais s'organisaient en fonction des changements de saison, des migrations annuelles des animaux et du cycle de croissance des plantes. J'ai donc essayé de rendre ce fait palpable dans mon texte, et changé la formulation de ce passage.

"In warm places, nomads built tents (...). Nomad who lived in colder, rocky places, used caves for shelter. We know that they lived there because they paint pictures of animals on the walls of the caves."

Que les fourrageurs n'aient pas eu le même type d'habitats d'une région à l'autre est un fait effectivement avéré. Cela tient d'une part aux cultures et aux habitudes propres à chaque groupe, mais surtout à l'incroyable capacité du curieux animal que nous sommes à nous adapter à ce que nous trouvons. Là est l'idée majeure que je veux transmettre à mes enfants : les fourrageurs utilisaient les ressources qu'ils découvraient sur place. Plutôt que d'insister sur le climat chaud ou froid, je préfère mettre l'accent sur la diversité des matériaux disponibles selon l'environnement, et la manière dont l'homme les exploite.

Nos ancêtres vivaient-ils dans des grottes ? Allons donc, les grottes, c'est humide, froid et sombre. On peut rêver mieux, comme habitation. Le sapiens a généralement préféré - et préfère encore - des emplacements exposés au midi ou au soleil levant.  Ce qui reste vrai,  c'est que les parois rocheuses du terrain, quand elles existaient, étaient très prisées. Coupe vent idéal, mur solide pré-construit, cavité ombreuse agréable en été ... Bref, on a trouvé de par le monde quantité de vestiges d'abris sous roche ; c'est-à-dire que les fourrageurs adossaient leurs constructions à une falaise ou les organisaient sous un surplomb rocheux, qui servait de auvent. 

Quant à dire : "La preuve que les hommes ont habité les grottes, c'est qu'ils les ont peintes !", non ! Nous ne percerons jamais les mystères de la peinture rupestre, mais nous pouvons affirmer que sa pratique, peut-être artistique, peut-être religieuse, s'opérait en marge de la vie quotidienne. Sans cela, elle ne serait pas magique ! Les fourrageurs avaient besoin d'endroits spéciaux pour faire des choses spéciales. Ils ne communiaient pas dans leur salon, et n'installaient pas leurs musées dans leur cuisine. Finalement, nous n'avons pas trop changé. 😉 La plupart des peintures ont d'ailleurs été réalisées dans des endroits presque inaccessibles, il fallait avoir une souplesse d'athlète et une détermination de fer pour s'y installer le temps d'y travailler !

J'ai donc reformulé tout le passage sur l'habitat, en l'orientant vers ce qui me semblait essentiel.
 

3. Les activités genrées
 
Sous la plume de Susan Wise Bauer, comme dans la plupart des textes romancés se situant à cette époque, la société préhistorique est clairement organisée : les hommes à la chasse, et les femmes à la cueillette.

Nous devons vraiment nous méfier de ce type d'interprétation, car : à la Préhistoire, le patriarcat n'avait pas encore été inventé ! 😄 Certains squelettes de chasseurs vieux de 9 000 ans se sont révélés être ... des squelettes de chasseresses. Tout porte à croire que les tâches étaient plutôt - et c'est logique - organisées selon les aptitudes : les vieux et les estropiés à la cuisine et à la cueillette ! Les jeunes vigoureux - qu'ils soient hommes ou femmes - participaient aux groupes de chasse, qui requerraient une adresse et une endurance particulières. Les femmes enceintes et les jeunes mères allaitantes basculaient très probablement dans le premier groupe, mais de là à penser une société basée sur des activités genrées à la Préhistoire ... Méfiance !

(C'est ce que j'adore avec l'Histoire : cette obligation permanente à penser autrement ! ❤)

Retenons surtout qu'il n'existe pas "une" société de fourrageurs, mais qu'il y en avait autant que de clans. Il y avait certainement beaucoup de diversité dans la répartition des tâches d'une "famille" à l'autre ... Comme aujourd'hui, finalement ! 😉


4. La notion de famille
 
Cela nous amène naturellement à la question de la famille. Susan Wise Baeur évoque des liens de parenté très modernes dans son texte : le Papa (qui chasse, donc), la Maman (qui cueille et cuisine, oui) et aussi des oncles, des tantes ... En imaginant les choses aussi, elle décalque sur un passé lointain notre propre modèle de famille "idéale".

En s'appuyant sur l'observation des sociétés dites "premières" et sur le mode de vie des autres primates encore existants, les scientifiques rappellent que l'une des seules choses que nous savons des fourrageurs, c'est qu'ils sont des êtres de Culture. Ils avaient des codes sociaux et familiaux, c'est sûr !, fondés sur des mythes structurels et régis par des interdits fondateurs ... Mais quels étaient ces codes, et comment y avoir accès !? Les codes sociaux ne laissent pas de fossiles ... Nous savons simplement qu'ils devaient être fort éloignés des nôtres aujourd'hui ... Que les clans soient organisés selon des organisations sociales complexes, c'est évident, mais nous ne saurons jamais lesquelles exactement ...
 
La prudence porte donc les historiens à penser qu'une fois de plus, la "famille" pouvait revêtir une structure très différente d'un clan à l'autre - d'une culture à l'autre. Patriarcat ? Matriarcat ? Société égalitaire ? Il y eut certainement un peu de tout cela, selon les régions et les périodes considérées. Certains fourrageurs vivaient peut-être en couple et prenaient soin de leurs enfants communs, mais d'autres pouvaient très bien s'organiser sur le mode du harem (surtout si un sexe était particulièrement représenté dans un clan), ou sur la base de relations homosexuelles. Les couples étaient peut-être permanents dans certaines tribus, et pas dans d'autres. Il est fort possible, dans ce dernier cas, que les femmes élevaient seules leurs petits ... Après tout, quelles était la compréhension d'alors sur la conception et le "rôle" du père lors de la fécondation ?

J'ai donc exhumé de mon texte toute allusion à un lien de parenté quel qu'il soit - sauf celui de la mère. On sait que la femme sapiens s'occupe de son petit - qu'elle allaite et qu'elle porte. On peut s'autoriser à penser que les enfants savaient qui étaient leur mère puisque c'est elle qui les mettait au monde et assurait leur survie les premières années de leur existence. Encore qu'on puisse imaginer une société où les enfants sont allaités et portés "en commun", car vous avez compris l'idée :  avec le sapiens, tout est possible ! 😊


Ma "critique" est terminée, désolée pour cela ! Je répète que c'est un texte que j'adore ! ❤ 😊


Il est court (je veux dire, à peine plus long que l'original, je me suis limitée, hi hi !), ludique, et s'adresse à tous les enfants dès 5/6 ans !

 
Si vous avez le texte original, peut-être vous amuserez-vous à comparer les deux versions ... Dans tous les cas, je serai ravie d'avoir vos retours si vous le lisez à vos enfants !
 
Merci pour vos corrections à venir ; une fois de plus, je compte sur les historiens parmi vous et je modifierai mon texte en conséquence !! 
 
Enfin, ce texte est un appel à être complété par tout un tas d'activités pédagogiques concrètes ... Nous en reparlerons si cela vous intéresse ! 


Prenez soin de vous ! 😘

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11 comments

  1. Merci beaucoup pour ce travail d’adaptation! J’apprécie particulièrement le fait que tu déconstruise l’idée que notre « modèle de société idéale » (qui est loin de l’être il faut le reconnaitre) n’existait très probablement pas à cette époque.
    Ça ouvre les mentalités et du moins ça évite de fermer celles de nos enfants!

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    1. Merci, cet écho me rend heureuse ! Oui, il faut changer de paradigmes (et l'Histoire, c'est génial pour ça !) et non, notre société est loin d'être idéale ... Y a des jours où je retournerai bien vivre chez les chasseurs-cueilleurs, moi ... 😉

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  2. MERCI!!
    MERCI de partager tout cela !
    Sans enfants petits (ils sont tous largement trentenaires !) ni meme petits enfants je partage avec mes amies !!

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  3. Quel plaisir de lire cette qualité ! Loin des clichés que l'on voit trop souvent :)

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  4. AnonymousJune 24, 2021

    Merci merci merci....alors là je n'ai même pas de mot...j'espère les chapitres suivants car cela me sera très précieux avec ma seconde (5 ans). Merci

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  5. Merci pour cet article ! Comme à chaque fois, je suis épatée par ton énergie, tes connaissances et ta générosité pour partager tout cela avec nous.
    Il y a tellement à dire sur les documentaires sur la préhistoire destinés à la jeunesse, et sur le fait que la plupart ne se sont pas adaptés aux connaissances actuelles... Je désespère d'en trouver qui soient scientifiquement justes, ni sexistes, ni autre souci ! Pour le moment, le seul que j'aie trouvé est le passionnant "Archéo-animaux" de Lamys Hachem. Il est adapté pour les enfants de 8 ans ou plus, ici on l'a lu en lecture offerte (merci de m'avoir motivée à en faire !).

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  6. Magnifique projet ! Il faut continuer ! Je suis historienne de métier, spécialiste de l'antiquité : pour la suite, je pourrais peut-être vous aider. D'ailleurs, j'avais déjà réfléchi à la façon de conter l'histoire aux enfants et pensais à centrer le récit sur un enfant dans sa vie quotidienne, pour chaque grande période /civilisation. Je ne savais pas que cela avait déjà été fait !

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  7. Merci pour la reference de ce livre! Je ne sais pas encore bien comment en faire profiter mes enfants alors je me contente d en apprecier seule la lecture et C EST UN REGAL!

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    1. Enfin, en y repensant, vous nous donnez beaucoup de pistes, frise chronologique, les enfants historiens et archeologues, votre recit de la prehistoire, les cartes de nomenclature...

      Merci à vous et de notre côté, y a plus qu à 😏

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  8. Bonjour Elsa. Merci pour cette grande diversité de livres et reportages .Encore une fois tu as fait un boulot monstre .Ou trouves tu le temps ? Bonnes vacances

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  9. Je recommande vivement le livret d activités qui accompagne "Story of the world". Mes enfants adorent colorier tout en écoutant le chapitre que je leur lis. Pour chaque chapitre du livre, le livret comprend plusieurs grands coloriages d un personnage, d une carte ou d une situation liée à l époque décrite. Les cartes sont claires et sobres. C est rare; je les trouve souvent surchargées, les informations importantes s y retrouvant noyées. C est la première fois que je n ai pas à en refaire moi-même!

    Chaque coloriage se retrouve affiché sur notre grande frise chronologique inspirée de votre site!

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