Le Jour des Fous

April 08, 2020


D'où nous vient la tradition du premier avril ? Je voulais raconter son histoire aux enfants mais mes recherches n'ont débouché sur rien de bien avéré ... Par défaut, j'ai tout de même retenu la version de la réforme calendaire du XVIe siècle... parce qu'elle m'a beaucoup plu, faute d'être attestée. La voici dans les grandes lignes, à peu près telle que je l'ai contée à mes enfants :

" Autrefois, chaque région de France avait son propre nouvel an. Certaines villes commençaient une nouvelle année à Noël, d'autres à l'équinoxe de printemps. Certains attendaient une grande fête catholique, celle de l'annonciation faite à Marie - d'autres la fixaient au 1er mars ou au 1er avril.

 Le roi Charles IX n'en était pas content : "On n'y comprend rien, maugréait-il, on ne sait même pas en quelle année nous sommes ! Ça ne fait pas très sérieux. La France est-elle un seul et même pays, oui ou non ? Il est important que tout le monde, sur le territoire français, se mette d'accord ! C'est pourquoi, moi, Charles IX, je décide que le Nouvel an sera le même pour tous, et j'en fixe la date au premier janvier !

Ainsi fut fait. 

Mais seulement, au XVIe siècle, les familles n'avaient pas de télévision, pas de radio, pas de presse quotidienne. Les gens n'étaient pas toujours au courant des décisions du roi. Alors certains continuèrent à fêter le Nouvel an le 25 mars - ou le 1er avril. 

On raconte même que certaines personnes, bien que très au courant de la décision du roi, firent la sourde oreille et continuèrent à fêter le Nouvel quand cela leur chantait, juste parce qu'ils n'avaient pas envie de faire comme tout le monde ... 

C'est ainsi que le 1er avril devint "la fête des Fous" : c'est le jour de tout ceux qui n'acceptent pas les choses comme elles sont."

Sympa, cette chute, non ? 😉


Ici, nous fêtons le premier avril depuis que les enfants sont capable de comprendre une blague Carambar ... - il n'y a pas si longtemps finalement, 3 ans peut-être ? Nous le fêtons assez classiquement, à cette différence près que nous nous accordons tout le mois d'avril pour faire des farces - en réalité, les festivités prennent fin d'elles-même lorsque Pâques arrive, et c'est très bien ainsi.

Si vous voulez que nous échangions quelques gags bien croustillants à souffler à nos têtes blondes, c'est une discussion que nous pouvons avoir en commentaires ! Mais bien sûr, souffler n'est pas jouer. Et il y a peu de chance que nous soyons la victime sincère d'une farce que nous avons nous-mêmes suggérée à notre enfant ... Les bonnes blagues, il faudra qu'il les trouve lui-même ! C'est là que le numéro consacré d'Astrapi entre en jeu. Celui de l'année dernière était vraiment savoureux, je me souviendrai toujours du gag de la souris ou de celui du robinet ... Pas vous ? 😅

Le numéro de cette année - que je n'ai pas lu, évidemment - me semble moins riche, mais sans doute me réserve-t-il encore des surprises !

Cependant, le matin suivant sa réception, les enfants déboulent dans ma chambre. Je suis encore au lit (ben quoi, on est samedi, on est confiné, on a le droit de prendre son temps pour se remettre du changement d'heure, non ? 😁), et je vois tout de suite quelque chose sur leur visage. Ce quelque chose, c'est de l'espoir. Un espoir fou, qui lifte leurs traits jusqu'aux oreilles, dans une espèce de sourire radieux qui ne sait pas encore s'il doit croire en lui-même.

Sans un mot, ils me tendent ceci :


Je lis. Plusieurs fois, car je ne suis pas bien réveillée.

"On a le droit ?" souffle Louiselle - et l'espoir sur son visage exsude, remplit toute la pièce et m'éclabousse de tendresse.

Je toussote, et je réponds avec tout le sérieux dont je suis capable :

"Mmm, et bien, ce n'est pas signé. Il faudrait que vous signiez, sans quoi, ça ne vaut pas."

Ils filent signer. Reviennent haletants.

"C'est bon, dis-je. C'est en règle."

Ils respirent un peu, mais pas trop, au cas où.

"On a le droit de faire tout ce qu'on veut ?

- Et bien, oui, je crois. C'est écrit là : Astrapi vous autorise.

- On ne débarrasse pas la table, on ne vide pas le lave-vaiselle, on ne nettoie pas nos chambres ... Rien ?

- Et bien, non, rien.

- On n'est pas obligé de faire nos devoirs ?

- Pas obligés, non.

- On ne se brosse pas les dents ???

- Et bien, hum, disons que pour une fois, bon ...

- On peut faire autant d'écran qu'on veut ???"

Nous y voilà. Après les libertés "négatives" (tout ce que nous ne ferons pas), les "positives" (mais alors, on a le droit de faire ...).

"Oui, dis-je stoïquement. Vous faites ce que vous voulez. Voilà."


Que se passe-t-il si on laisse les enfants faire tout ce qu'ils veulent, sans aucune restriction ? 

Où va le monde ?

Ce jour-là, chez nous, le monde a pris la direction suivante :

9h00 : Après cette conversation, nous allons petit-déjeuner en famille. Les enfants sont très excités d'annoncer la nouvelle à leur Papa et passent le repas à peaufiner le programme de leur journée. Évidemment, ils ne débarrassent pas la table.

9h30 : Les enfants se blottissent côte à côte dans le canapé et ... lisent. Je savais bien que cette journée serait de pure folie. 😉

10h30 : Ils commencent à loucher sur la console et décident de l'allumer. Pas de chance, la bête est à plat, les enfants n'ont pas dû l'éteindre correctement. Ils la branchent, et montent jouer dans leurs chambre.

11h30 : "Bon, dit Antonin, qui, Jour des Fous ou pas, aime les règles, on fait une heure de console ce matin, et une heure cet après-midi, d'accord, Louiselle ?"

Dans la mesure où c'est bien plus que d'ordinaire, la Damoiselle est complètement d'accord.

12h45 : Nous déjeunons dehors et trainons au soleil. Les adultes sirotent un café, jardinent mollement et rêvent de leur futur poulailler. Les enfants s'ébattent.

15h30 : Deuxième session de jeux vidéos. Je monte travailler, et lorsque je redescends, ils sont toujours sur leur console.

17h30 : Les enfants éteignent la machine. Louiselle sort au jardin et chahute avec son papa, tandis qu'Antonin est moi préparons les pizzas pour le soir.

18h30 : Nous prenons l'apéro en famille au jardin, et les enfants nous annoncent qu'ils souhaitent manger devant un dessin animé. Et même deux. Les filous.

19h00 : Pizza, glace et Pokémon. Une autre définition du bonheur. 😄

20h00 : Pas de toilette, donc. C'est l'heure de la lecture offerte. Les enfants ont projeté une bataille de polochon.

20h30 : Finalement, Antonin est trop fatigué. Pas de bataille de polochon. Il s'endort tout de suite, tandis que Louiselle se retire dans son lit pour bouquiner.

Je vous avais prévenu : du grand n'importe quoi, cette journée, osons le dire. 😏


Cette expérience m'a plongée dans des abîmes de réflexion. 😄

D'abord concernant le fait que les enfants étaient restés très raisonnables. Est-ce parce qu'ils ont intériorisé les règles familiales ou cela serait-il, même sans cadre établi ? C'est le fameux débat entre l'innée et l'acquis, vous savez : le besoin de rythme, le goût pour un certain type d'activités, sont-ils en nous depuis toujours ou sont-ils inculqués par l'éducation ?

Ensuite, cela est très éclairant sur les désirs des enfants à un moment donné. D'accord, ils se sont dépêchés de faire exploser le quota d'écran quotidien. C'était assez prévisible. Mais que choisirait un ado de 17 ans lors de la journée des Fous, si on le laissait faire ce qu'il veut ? Que choisirait mon mari ? Et que choisirai-je, moi ?? Ce type de défi, mené sur 24 heures, nous en dit long sur les désirs de l'autre, désirs que nous ne percevons pas toujours clairement dans le flux de la vie quotidienne.


Et puis, et puis ... cela m'a aussi interrogée sur toutes ces règles qui régissent notre quotidien.

J'explique : lorsque j'avais 20 ans, je me moquais un peu (beaucoup) de mes copines de 40 ans, que je trouvais bardées de principes formalistes un tantinet crispés. A 20 ans, voyez-vous, j'étais libre, et je me promettais de le rester toujours. Mais 40, je me retrouve bardée de principes formalistes crispés, qui forgent autour de moi une véritable armure. C'est une bonne armure, voyez-vous, qui protège efficacement, mais qui se révèle lourde à porter. Elle entrave les mouvements et gratte aux articulations.

Chaque pièce de cette formidable armure est un principe. Un bon principe, bien entendu. Le brassard droit dit : "Il faut manger bio et fait-maison". Le brassard gauche, c'est : "Il est important que les enfants se couchent de bonne heure".   Le plastron dit : "Hors de question que je repasse le linge". Les gantelets : "L'huile d'olive est ce qui convient le mieux à la peau d'Antonin" (gantelet droit) et "Les longs cheveux de Louiselle réclament des soins spécifiques" (gantelet gauche). La genouillère : "On dort mieux dans une chambre rangée", et la visière ... Ah, ah, la visière c'est l'ensemble de tout cela. Des dizaines et des dizaines de bons principes, qui font écran entre moi et le monde.

Il ne s'agit pas, je crois, de remettre les dits-principes en questions. Le débat n'est pas là, car si vous  débarquiez en m'expliquant qu'il serait salvateur pour tous de gaver mes enfants de plats en barquettes surgelées, nous risquerions le désaccord, je suis au regret de vous le dire ! 😄

Non, ce qui me gêne, ce n'est pas le contenu de ces "valeurs", c'est leur forme. C'est les "il faut", les "on doit" et le poids qu'ils ont autour de moi, et le fait que souvent, ils transforment mon corps, ma chaleur et ma tendresse, en figure de métal - dure, préoccupée par la gestion d'un quotidien répétitif (et les repas, et les lessives ...) et les rappels à l'ordre (et la douche qui doit être prise, et les devoirs qui doivent être faits, et la chambre qui doit être rangée ...).


Le jour des fous, je cesse qu'enquiquiner mes enfants avec mon armure. Et du même coup, je m'en échappe peut-être, pour 24 heures.

Adopté. Une fois par an, en avril, les enfants pourront choisir un jour où ils feront ce qu'ils veulent.

Et quand je serai prête, je ferai pareil ... 😉

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22 comments

  1. Tu es une conteuse née ! Te lire est toujours interessant, reposant et transmet plein de bonnes ondes ! Merci

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    1. Oh, merci Aurélie ! Je suis tellement contente de partager tout cela avec mon lectorat si adorable et si éclairé !! <3
      Ça me fait beaucoup de bien!! :-)

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  2. Oui, belle article! Ici aussi, on fait "la journée du oui", j'avais vu un article qui m'a séduite il y a quelques années"... une journée où on n'a pas le droit de dire non... il y a juste une distance et un budget limité, quand même... et comme chez toi, jamais les filles ne débordent... c'est toujours accessible et follement rigolo!, on le fait une fois l'été et là, en confinement , on en a fait une... quand même!!

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    1. C'est vraiment une super idée, je la note, je vais sans doute la mixer avec notre "jour des fous". :-)

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    2. J'aime aussi le "jour des fous"! on te l'emprunte aussi! bon troc! ;-)
      Enfin, quand même, la "journée du oui", c'est un peu un "jour DE fous"...
      Faut de l'énergie pour pas dire non, hein!

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  3. Merci! Très agréable lecture, on sent l'ambiance et une belle relation avec tes enfants, c'est très inspirant.
    Je suis plongée dans 'libres enfants de Summerhill ' tu connais sûrement ? Très jolie lecture, sur les bienfaits de la liberté dans l'éducation. Une école test, tout n'est sûrement pas duplicable, mais ca fait beaucoup réfléchir et ça donne des idées.

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    1. Oh, oui, c'est vraiment une lecture inspirante, qu'on nous avait fait lire à l'IUFM, d'ailleurs ! Tu me donnes envie de m'y replonger ...

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  4. C'est si bien racontée.le concept me plaît bien "le jour des fous".ils sont raisonnables Antonin et louiselle.ca m'aurai plu de savoir ce que les miens auraient fait dans un tel cas...et astrapi ça me rappelle toutes ces années ou j'y étais abonnée.

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    1. :-)
      Oui, ils ont été raisonnables ! Moi aussi, j'aimerai bien savoir ce que d'autres enfants feraient !! :-D

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  5. Merci pour ce beau partage et bravo pour ce jour des fous bien sympathique.

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  6. Merci pour tout tes articles si inspirants ! Je note l’idée du jour des fous, pour changer des frustrants poissons à accrocher dans le dos en faisant semblant de faire un câlin.

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  7. Comme je voulais te/vous laisser un message, absolument, et que je ne sais pas trop où le faire, je le fais là... Ca fait bien 3 ans que je ne suis pas venue chez toi/vous... Et par un heureux hasard, m'y revoilà, avec toujours le même bonheur... Comme si je revenais en terre connue avec ces mots et cette approche qui me parlent toujours, droit au coeur, des années après avoir partagé (un peu) ton / votre quotidien. Alors, merci, merci pour tout, Elsa ! Et à très vite !

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    1. Hi hi, bienvenue Maud ! J'espère que ces trois dernières années ont été bonnes ! <3

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  8. Merci pour cette lecture ! Cela m'a donne envie de faire pareil. Du coup, j'ai demande a mon fils aine de 5 ans ce qu'il ferait s'il pouvait faire ce qu'il veut pendant une journee. Reponse: "tuer les parents". Du coup, j'imagine qu'on attendra encore un peu ...

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  9. Très jolie texte, surtout sur votre rapport aux valeurs...

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  10. Zut j'avais fait un commentaire mais j'ai surement oublié de le publier ...

    Merci Elsa. Comme cet article fait écho en moi!
    Depuis que je participe à des ateliers CNV, j'essais de me "soigner" un peu : chaque fois que je m'entends dire "il faut", "je dois" ... j'essais de le reformuler en "je choisis", "j'ai besoin" ... C'est moins oppressant à dire et à entendre et surtout si je n'y arrive pas alors c'est un signe et j'y réfléchis.

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    1. Oui, je choisis de passer tout de suite les fanes de mon panier bio à la casserole pour éviter qu'elles ne se perdent (mais entre nous, je n'ai pas du tout envie de me claquemurer en cuisine, et je choisirai bien autre chose, tiens !!)
      :-D

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