"Enseigner" l'Histoire de France ?

February 25, 2017

Pensez aux coloriages historiques, ils font fureur ! 😊

Depuis Septembre dernier, nous suivons à la maison une petite progression en Histoire dont je vous parlais ICI et : tous les mois, nous nous penchons sur la vie d'un personnage capital de notre histoire nationale.

J'ai reçu quelques questions sur ma manière de procéder, auxquelles je vais tenter de répondre aujourd'hui... brièvement si possible ! 😁


En Histoire, pars-tu des centres d'intérêt de tes enfants ?

Ma réponse va surprendre tous ceux qui connaissent ma manière de procéder habituelle : non.

Du moins, pas pour le moment. Pas vraiment. Pas en la matière. Enfin, non, quoi. 😁

L'Histoire de France ne s’acquiert pas comme on acquiert la marche, la parole, ou les concepts mathématiques. Ce savoir humain est d'une toute autre nature : il est tissé de contingences. Non seulement certains grands hommes ont pris des décisions qu'ils auraient très bien pu ne pas prendre (Ah, si César n'avait pas franchi le Rubicond...), mais surtout les évènements retenus par la mémoire collective sont eux même le résultat d'une Histoire, elle aussi contingente, et fortement liée aux modèles de pensée dominants d'époques qui se sont succédé et influencé (Nul n'avait jamais entendu parler de Vercingétorix avant le XIXe siècle...).

Lorsque l'enfant apprend à marcher, à s'asseoir et à parler, il suit un plan de développement interne qu'il fortement préjudiciable de "stimuler". Hors problèmes de santé spécifiques ou carences affectives dramatiques, tous les enfants apprennent à marcher, à s'asseoir et à parler. Laissons-les donc faire leur boulot. De même, laissons-les faire leur apprentissage sensoriel - il est impossible par définition de le faire à leur place, de toute manière. En ce qui concerne l'entrée en mathématiques, je ne suis pas loin de penser, à l'instar de Platon, que l'enfant porte en lui des schèmes universaux, avec lesquels il naît, et qu'une fois encore, en la matière, l'adulte n'a qu'un rôle discret à jouer. Si les apprentissages sociaux et culturels se font par imitation ou immersion, les choses se gâtent légèrement lorsqu'on considère le monde de l'écrit...

Mais revenons à notre Histoire.  99% des élèves à qui j'ai enseigné l'Histoire (et il y en a eu, je me charge de cette matière dès que possible en décloisonnement) n'en avaient jamais entendu parler. Et n'avaient donc rien construit, si on excepte des connaissances parfois solides sur la Pré-Histoire, période très (trop ?) largement traitée lors de leur scolarité antérieure.

Bien sûr, l'enfant qui n'a jamais entendu parler d'Histoire de France développe tout de même un intérêt pour la chose, par exemple pour les dinosaures ou les chevaliers. Et bien sûr, nous sommes attentifs à cet intérêt et nous le nourrissons. Mais je ne suis pas du tout sûre que, ce faisant, nous "fassions" de l'Histoire. A vrai dire, l'étude des dinosaures ne fait pas, stricto sensu, partie de l'Histoire humaine, mais plutôt de celle des Sciences naturelles. Et l'intérêt pour les chevaliers, si on ne la greffe pas sur un contexte historique très précis, se mêle vite à l'univers des contes de fées - ce qui très bien en soi, bien sûr, mais qui échappe une fois de plus au champ de la science qui nous concerne.

Je n'ai pas attendu que mon nouveau-né manifeste un intérêt pour les livres pour lui en dire (des tas et des tas). Et il a immédiatement adhéré. De même, un beau jour, j'ai sorti tous nos livres d'Histoire de notre bibliothèque (pour dire la vérité vraie, Antonin était déjà amoureux de certains d'entre eux depuis longtemps) et j'ai dit : "Je vais vous raconter une histoire. Notre Histoire, à nous, les hommes d'ici. Mais elle est tellement longue, qu'il nous faudra un an !" Je savais que cela allait leur plaire. Je n'ai jamais rencontré un enfant à qui ça ne plaisait pas. 😊


L'ordre historique est-il important ?

Capital. 😊

Certes, l'enfant apprend dans la complexité. Faites-lui une bonne démonstration, dans le bon ordre, avec tout ce qu'il faut de preuves, et il n'en retiendra rien s'il ne peut le fixer à un évènement déjà intégré. L'enfant apprend dans le désordre joyeux du monde, et ne mémorise que s'il peut faire des liens entre ses savoirs. Notre objectif en tant qu'éducateur reste donc de lui permettre de tisser un maximum de ces liens. Bien. Impossible pour nous d'essayer de reproduire le chaos du monde qui est le sien - nous ne ferions que projeter notre propre carte mentale sur l'apprenant, et cela ne fonctionnerait pas. Le seul moyen que nous ayons pour le doter d'outils, c'est de proposer les choses dans l'ordre. Dont il fera ce qu'il voudra.

Voilà comment je parviens à être à la fois amoureuse de Maria Montessori (partisane de l'ordre) et de la pédagogie Reggio Emilia (partisane de la complexité). 😁

On présente l'Histoire dans l'ordre - enfin, à ce stade, ce sont d'ailleurs DES histoires, et elles se suivent. Les enfants sont captivés, ils attendent la suite. Et puisque le but du projet est de balayer l'ensemble de notre Histoire nationale en un an seulement, ils construisent rapidement les schèmes sur lesquels tisser des liens. Nous visitons Aigues-Mortes ? C'est une ville qu'a connu Louis IX. Nous nous passionnons pour la mythologie ? Il s'agit de la religion de Jules César. Nous lisons la Bible ? C'est cette fameuse religion, pour laquelle on mourrait dans l'Antiquité et que Clovis a choisi pour asseoir un pouvoir sans précédent. Les concepts historiques ont été rencontrés - ici sous la forme concrète de personnages réels, du fait de l'âge de mes enfants -, ils ont été nourris par le feu du récit (j'adooore raconter !!) et par la joie du jeu (merci les figurines). Les enfants ne retiendront pas tout. Certes. Mais ne soyez pas surpris si Louiselle, 4 ans, vous raconte par le menu ses anecdotes préférées... sur lesquelles je suis d'ailleurs passée très vite, moi ! : l'assassinat de Jules César ou  l'épisode du vase de Soisson. Voilà, elle a fait ses propres liens, ses propres choix. Ça s'appelle la culture.

On ne demande pas à des enfants de cet âge de reconstituer une chronologie historique, même en s'appuyant sur des personnages connus. Mais inconsciemment, la notion de temps historique se construit. Tiens, Jules César portait des sandales ("Comme Jason", vous expliquera Antonin), et Clovis avait encore beaucoup du Celte, à bien y regarder. Charlemagne, arborant son orbe, commence à se parer d'instruments illustrant le pouvoir, mais Saint Louis, quatre siècles et demi plus trad, est passé maître en cet art. On s'amuse à relever les objets qui, dans les représentations de ces rois, ne servent qu'à dire cela : "Je suis le roi !", et on décrypte une filiation... "Saint Louis et Jeanne d'Arc se ressemblent beaucoup", vous expliquera Louiselle, "surtout leurs chevaux". 😁 Et oui, ma fille, seulement 200 ans les séparent, et en ces temps d'essoufflement caractéristiques de leur temps, il est bien naturel que ces deux-là se ressemblent un peu... Même Dieu, mêmes démons (ou presque), et même idées folles...

Rien d'historique n'est accessible sans temps historique - sans chronologie. Loin de moi l'idée de farcir les jeunes têtes de dates !!! Mais il essentiel de comprendre ce qu'une génération doit à la précédente. En réalité, c'est la raison même pour laquelle on étudie l'Histoire. 😊


Comment choisis-tu tes figures emblématiques ?

Je ne les ai pas choisies. Elles sont tout droit sorties des Programmes 2008 - qui avaient bien, bien, bien des défauts, et dont je suis bien contente qu'on les ait remisés au placard. Mais qui m'ont fourni, en l'occurrence, des outils pour poser des balises culturelles efficacement et sortir en un temps record les élèves du brouillard culturel dans lequel ils étaient plongés.

Le choix de ces personnages est largement contingent (c'est au moins la cinquième fois que j'écris ce mot dans ce article 😁 ) : on aurait pu en choisir d'autres. Et donc : pourquoi pas ceux-là ? Ils me conviennent parfaitement. Ils n'ont d'autres fonction que d'illustrer la pensée d'une époque et je dois dire qu'ils le font tous excellemment. De plus, le fait qu'ils aient été au Programme pendant quelques années permet de jouir d'un certain nombre de ressources les concernant - en particulier ces petites cartes dont mes enfants raffolent...

N'hésitez-pas à me relancer si vous avez d'autres questions ! 😊
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