La table du temps qui passe

April 04, 2016

"J'ai confectionné une dizaine d'albums photo.
Ils sont l'épicentre de ma nostalgie, un écrin fragile au cœur de ma mémoire.
Souvent, lorsque je les ouvre, je me dis que j'aimerais savoir écrire cela,
ce temps révolu dont l'image est le témoin à la fois si précis et si impuissant."
Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie, 2015.


Les blogueurs parmi vous le savent : les raisons qui nous poussent à tenir nos "carnets de bord" sont diverses. Certaines sont "nobles" (le désir de partager, de faire partie d'une communauté de pensée), d'autres, plus personnelles (assouvir un désir d'écrire...). Et il y a, aussi, des raisons plus secrètes, plus confuses, de celles dont on rougirait presque...


La mémoire fait défaut. C'est dans son essence.

Depuis que je suis Maman, j'ai le sentiment de vivre dans un monde éphémère, où tout passe vite - quand je voudrais tout retenir.


Les yeux d'Antonin, fendus jusqu'aux tempes et dilatés encore par les allergies de printemps.
Louiselle au réveil et ses mèches fines aux reflets de châtaigne 
qui n'osent boucler sur la joue et s'ébouriffent drôlement. 
L'odeur de chlore dans les cheveux de mon garçon quand il revient de ses séances piscine. 
La langue malmenée ("Prend-le pas !" - "Tu peux me le tiendre ?") et les questions existentielles
La concentration de ma fille penchée sur son géoboard
Les doudous que mes enfants trimballent de pièce en pièce dans de petites corbeilles, 
et auxquels ils prêtent des voix si fragiles - afin de pouvoir les rassurer ensuite.

 
Les exigences vestimentaires fantaisistes 
- dont témoigne cet article...-, 
les questions 
("Maman, tu préfères te faire manger par un monstre ou par un fantôme ? 
Et si une ambulance a un accident avec un camion de pompier, c'est lequel qui se casse ?"),
les explications 
("Moi, je sais pourquoi on attend toujours longtemps avant un spectacle :
C'est parce que les artistes décident ce qu'ils vont faire pendant le numéro."),
tout, tout ce qui ne se réduira jamais à une photo ou à un article
la silhouette d'Antonin penché sur son coloriage, dans une concentration paisible, 
à 7 heures du matin, et la table qui se couvre peu à peu de matériel de dessin, 
les chansons entonnées en famille dans la salle de bain 
("Coucou, hibou, Coucou !!", 
"C'est le rock'n'roll des gallinacées, YEAAAHHH !"), 
et les parties palpitantes de "Robocar poli" 
dont je ne comprendrais jamais, jamais, à quel point elles les font grandir...


Quel est le jour exact où notre forsythia  a fleuri cette année ? Me souviendrai-je de ce geste d'Antonin qui couche une branche odorante sur son bras et la berce comme un bébé ? Et de celui de Louiselle, précautionneux et attentif, qui la place dans un vase de fortune... Et de notre discussion au sujet de l'équilibre de la tige, le débat quant à savoir quelles parties couper pour que notre bouquet tienne debout ?

La lutte est vaine, je le sais. La mémoire fait défaut.


Notre table des saisons a repris sa vocation de "table de la nature" ... Je vous avais dit qu'elle changerai vite. Tout change si vite. Jour après jour, les enfants déplacent, remplacent, et la voilà à nouveau recouverte de pommes de pin, de cailloux et de coquillages. La Nature est le temple du temps qui passe.


Je sais bien que j'oublierai, tout comme j'ai oublié le parfum que vous aviez avant votre premier bain, le tangage de vos premiers pas et le timbre de vos premiers mots. Je ne peux pas tout retenir, mais à défaut, je vous regarde. Et j'écris. 😊

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